Le proverbe (chinois) du jour
Quand les vents du changement soufflent, certains construisent des abris, et d’autres des moulins.
Quand les vents du changement soufflent, certains construisent des abris, et d’autres des moulins.
Ne désespérons jamais. De Paul Valéry, ces quelques vers :
Ces jours qui te semblent vides
et perdus pour l'univers
ont des racines avides
qui travaillent les déserts.
Cette femme qui, un jour, dans une de nos discussions, fit référence à une de ses amies. Sans doute l'une de celles avec qui elle passait le plus de temps. En en parlant, elle me dit que cette amie avait souvent la dent dure avec elle. « Elle me critique sans arrêt », dit-elle en souriant. Je m'abstins de commenter. « C'est vrai, reprit-elle, elle est toujours en train de me critiquer ». Et il y avait maintenant dans son ton, comme de l'incrédulité. Elle se mit à rechercher à quelle occasion récente cette amie – ou supposée telle – lui avait prodigué un encouragement ou simplement un parole agréable, l'un de ces mots qui nous renvoie une image positive de nous-même, et nous « renarcissise ». Mais non. Elle avait beau chercher, il n'y avait rien, ou quasi. Je sentis dans son regard, l'espace d'un instant, un léger vertige. Suivi d'un soulagement et d'un sourire. Finalement, elle se porterait mieux de ne plus chercher la compagnie de cette personne, d'éviter ses plaintes, critiques et récriminations incessantes. Elle quitta mon bureau heureuse d'avoir vu ce qui se passait réellement aujourd'hui dans sa relation avec cette femme.
Cette anecdote me rappelle combien nous avons parfois de difficultés à actualiser nos relations. A voir, au-delà du rapport affectif qui s'est noué à un moment, comment cette relation a évoluée. Ce qu'elle est devenue avec le temps. Ce qu'elle nous apporte et ce que nous y investissons. Avons-nous dérivé vers une forme de dépendance ? Continuons-nous de ressasser les mêmes vieilles histoires ? Et alors, que signifient-elles, au juste ? Ou bien, au contraire, est-ce que nous trouvons de nouvelles expériences à faire ensemble, de nouveaux terrains d'échange et de discussion, riches d'enseignements croisés ?
Il faut savoir regarder le présent. Cela ne signifie en rien renier une relation, l'aide que nous avons reçue, ou donnée. Mais simplement aller vers ce qui nourrit, plutôt que pleurer au pied d'un arbre stérile, fût-il celui de l'amitié.
La somme des connaissances mises aujourd'hui à notre disposition d'un simple clic est infinie. Elle dépasse de beaucoup nos capacités d'assimilation, même pour un domaine technique relativement restreint. C'est une bibliothèque labyrinthique et tentaculaire qui se déploie, jour après jour. Un vertige borgésien.
Cette somme, à la fois disponible et insondable, est une représentation du savoir inédite – l'homme du XXIeme siècle aura eu la primeur de ce défi qu'il inflige à sa propre intelligence. La situation fait songer à ces contes dans lesquels un homme se trouve doté par une divinité facétieuse du pouvoir d'exaucer trois vœux. Ceux-ci sont tellement mal choisis, qu'ils s'annulent, ramenant le héros malheureux à sa situation initiale. Le rêve d'une bibliothèque absolue a trouvé forme dans le réel avec Internet. Et cependant il s'agit aussi d'une vaine tentation puisque aussi bien ce savoir nous échappe et nous confronte simplement à nos limites.
Une révérence peut nous saisir devant ce puits sans fond, supposé contenir toutes les vérités répertoriées. A quoi bon inventer, à quoi bon réfléchir, en soi, pour soi, dès lors que la démonstration est faite que tout a déjà été fait, écrit, pensé, publié. A quoi bon prétendre apporter sa pierre à un tel édifice?
L'analyse de toute situation personnelle ou professionnelle nous amène à buter sur des contraintes. Nous nous apercevons que nous ne pouvons pas faire ceci, parce que nous devons respecter telle urgence. Ou bien, nous devons absolument faire cela, parce qu'un contrat nous y engage, que nous l'avons promis à untel. Etc.
Explorer une situation dans laquelle nous sommes acteurs, c'est donc baliser un champ de nécessités, d'obligations et d'impossibilités. Qui nous interdisent, donc, de faire ce que nous voudrions, comme nous voudrions. Apparemment.
Le paradoxe, c'est que les contraintes sont aussi des points d'appui. Rien n'est plus déboussolant qu'une totale liberté, qu'une page absolument vierge, qu'un avenir sans phare ni balise.
Michel-Ange écrit quelque part: "L'art naît de contraintes et meurt de liberté".
Imaginez un directeur artistique, qui entend le brief de son client. Il va y repérer des contraintes, grâce auxquelles il va pouvoir envisager une forme. Parce qu'il va s'appuyer dessus. Plus vous me donnez de contraintes, plus mon travail est facile, parce que déjà se dessine un réseau de forces, de besoins, auxquels répondre - et qui, en somme, contiennent, en creux, une solution.
Vous ne me croyez pas? Tenez, voilà le résultat d'une contrainte, le vers alexandrin, ce corset de deux fois six pieds:
Le temps d'apprendre à vivre, il est déjà trop tard (Aragon)
Je reçois d’une amie ces voeux et principes d’existence qui seraient ceux du Dalaï-Lama (je n’ai pas vérifié!). En tout cas, il me semble que ça ne manque pas d’un certain bon sens. Jugez par vous-même:
1. Tenez compte du fait que le grand amour et les grandes réussites impliquent de grands risques.
2. Lorsque vous perdez, ne perdez pas la leçon.
3. Suivez les trois R : Respect de soi-même, Respect des autres, Responsabilité de tous vos actes.
4. Souvenez vous que ne pas obtenir ce que vous voulez est parfois un merveilleux coup de chance.
Ces lignes sont extraites de "La Zen Attitude", et composent une tentative de portrait du "Sage" tel qu'il apparaît dans le textes canoniques de la tradition chinoise.
"Il n’est ni un roi ni un saint. Le sage mesure le monde pour ce qu’il est: ni bon ni mauvais, ni haut ni bas, ni grand ni petit, ni compliqué ni simple. Le sage se défie des mots et se moque des jugements. Il porte en lui la fraîcheur de l’enfance, le mystère de toutes les « premières fois ». Il sait que la vie va, que la mort vient et que seul sauve l’amour qui n’est pas désir de possession parce qu’alors rien ne le limite. L’univers est tissé d’irréconciliables contradictions qu’il est vain de prétendre résoudre. Que savons-nous de ce qui se passe ? Que savons-nous de ce qui advient ?
Lire la suite "Portrait du Sage dans la tradition taoïste" »
Nombre de gens qui pratiquent une forme de méditation seraient sans doute surpris que l’on dénomme ainsi ce moment de disponibilité qui leur est nécessaire de loin en loin, ou peut-être chaque jour. Nous donnons tous un sens différent à une pratique qui ne se paie pas de mot. Quelque forme qu’elle revête, la méditation est un moyen unique d’apaiser les émotions perturbatrices, pour approcher une quiétude intérieure qui fait sentir ses effets sur l’entourage.
C’est un aspect séduisant des pensées asiatiques : leur spiritualité subtile se double d’un caractère concret – opérationnel, pourrait-on dire. Elles sont moins portées sur le concept que sur les modalités de l’action : la pratique. L’approche méditative est donc, aussi, une « technique de management personnel », pour paraphraser le langage de l’entreprise. Elle est une pause bénéfique qui recharge en énergie, un moyen simple et toujours à notre disposition pour retrouver une disponibilité perdue.
Il y a une tendance forte, aujourd'hui, à accorder une importance
décisive à la pensée rationnelle, et souvent au détriment de l’intuition, l'intelligence sensible. L’accent mis sur
la pensée critique – corticale – confine parfois à un fétichisme du Neurone et de la Planification. Poussée à l’extrême,
cette primauté artificielle du « cérébral » sur le ressenti est cause
de dysharmonie, et d’erreur. Comme le rêve, l’intuition qui surgit porte
toujours une information importante, originale, riche d’un sens qui nous est
propre. Ne les négligeons pas.
La religion de la production, qui sacralise le cogito et l’intelligence consciente, a sans doute contribué à propulser nos sociétés à un niveau de confort et de richesse extrêmes, mais semble-t-il au détriment de « la tranquillité de l’âme » pour reprendre la formule de Sénèque. Et l’on rencontre de plus en plus de gens frappés d’une forme de schizophrénie : capables d’une pensée discriminante très sophistiquée, ils montrent dans le même mouvement un manque de confiance en leur intuition, quand bien même ils en reconnaissent l’existence.
Les philosophies orientales évoquent généralement les étapes vers un idéal de sagesse comme un cheminement – en référence au Bouddha qui, selon la légende, expérimenta tous les excès, de l’ascétisme à la luxure, avant de trouver la voie de l’Éveil, en s’asseyant simplement sous un arbre. Chacun, où qu’il soit, et quelque soit son âge, peut entamer ce voyage, s’asseoir sous l’arbre qu’il aura choisi, sans qu’il soit en rien nécessaire pour cela de plonger dans le mysticisme ou la dévotion à un quelconque gurù. Là comme ailleurs, il importe d’abord de ne pas se renier, de fuir tout dogmatisme ; de conserver la distance, parfois douloureuse en ce qu’elle rappelle notre solitude essentielle, qui seule autorise l’exercice d’une responsabilité et d’une liberté qui ne soient pas factices.
Les pratiques bouddhistes affirment que la source ultime de la paix est en l’homme lui-même. Cette source, c’est l’esprit. L’esprit, « nature originelle de l’homme », c’est l’ensemble psyché-soma de la psychanalyse, l’alliance du corps et du mental. Pour les bouddhistes, c’est un idéal d’harmonie qu’il s’agit de reconnaître et de cultiver en soi, quand mille perturbations du quotidien, souffrances, émotions, illusions, le dérobent à notre entendement. Message-clé que l’on peut entendre ici : l’équilibre intérieur préexiste, il nous appartient simplement de le porter au jour. Non pas en ajoutant des choses. Mais plutôt en nous dépouillant de l’inutile, du superflu, de tout ce qui le brouille ou le « recouvre ». L’homme avisé est celui qui est capable de reconnaître ce foyer de paix intérieure et d’y revenir sans cesse.
J’aime l’optimisme de cette conception, son éthique ouverte de la responsabilité. Le meilleur des mondes n’est pas renvoyé à un au-delà transcendant, pas plus qu’il n’est laissé au bon vouloir d’une divinité : la liberté, toujours à reconquérir, passe par le consentement à une discipline de soi, une attention détachée à l’instant présent, la place faite à un vide fécond sans lequel il n’y a guère de capacité d’agir vraiment, c’est-à-dire de créer.”
(Extrait de “La Zen Attitude”, Dervy 2006)

Marc Traverson est coach et consultant associé acteüs. Egalement psychothérapeute, il accompagne ses clients dans l'atteinte de leurs objectifs de vie.