Enfin une polémique digne de ce nom !
Je vous rassure. Ca ne concerne pas le triste spectacle d’une équipe de France qui suscite dans tous les bistrots de France et de Navarre d’immenses soupirs dépités. Il ne s’agit pas non plus des errements du CSA classant Bayrou dans l’opposition. Ni de l’amnistie de Guy Drut.
Non. C’est beaucoup plus saignant que ça.
Jean-François Billeter, sinologue émérite, lance une charge contre François Jullien. On ne risque pas de se tromper : cela s’appelle “Contre François Jullien”, et c’est publié dans cette magnifique petite collection chez Allia où Billeter avait déjà fait paraître ses savoureuses “Leçons sur Tchouang-Tseu”.
Je ne l’ai que parcouru, mais ayant lu les précédents opus de Billeter, je me régale d’avance.
C’est que ce professeur à Genève et au Collège de France, n’est pas du genre à mâcher ses mots. Son style est celui du chirurgien. Une langue dégraissée, tenue, vigoureuse. Cette fois, il attaque le monument de la sinologie française. Jullien, c’est la star de la sinologie en France. Il explore méthodiquement, depuis des années, dans une production abondante, le fossé entre deux mondes radicalement étrangers l’un à l’autre, l’Occident et la Chine. Billeter lui reproche de perpétuer une vision de la Chine partiale, initiée par les Jésuites, qui considère la Chine à travers le seul prisme des lettrés et autres intellectuels. “L’influence [de Francois Jullien] me paraissant en grande partie néfaste, j’ai voulu le faire savoir”. Ca chauffe !
Ce qui me réjouit, c’est que l’on est ici dans l’art savant de la controverse. Autrement dit au coeur de la civilisation. On attaque les idées, jamais l’homme. On respecte l’autre parce que l’on prend en compte ce qu’il dit, et écrit, avec précision, exactitude. Fût-ce pour s’inscrire en faux. Bref, on est au coeur d’une dialectique profonde, puissante. Un régal d’intelligence pour le lecteur. Ce dialogue, critique, porte sur un domaine pointu, et pourtant il reste toujours intelligible, porteur d’idées. On est dans la confrontation, pas dans l’affrontement.
Et l’on se demande si ce n’est pas ce qui manque le plus aujourd’hui. Un débat contradictoire dans lequel les adversaires ne se feraient aucun cadeaux, mais garderaient toujours le sens de l’honneur, le goût de la recherche de la vérité. C’est une belle chose le choc des idées. Il en jaillit des gerbes d’étincelles.