En février 1907, Freud invite chez lui, à Vienne, un jeune psychiatre suisse prometteur qui lui a envoyé son livre Psychologie de la démence précoce. Un certain Carl Gustav Jung.
Jung a été un enfant torturé, très tôt dévoré par un questionnement mystique. Il faut dire que son père était pasteur, un pasteur ayant perdu la foi... Sans doute le petit Carl est-il un surdoué. C’est en tout cas ce que l’on imagine à la lecture de ses souvenirs d’enfant plongé dans des affres métaphysiques, en décalage complet avec ses camarades d’école, dévorant les ouvrages de théologiens, de philosophes, d’historiens. C’est, déjà, un chercheur, passionné par les profondeurs de l’esprit humain et une quête de spiritualité. Bien que brillant, il choisit la psychiatrie, une branche de la médecine alors considérée comme inférieure, sans avenir. S’occuper des fous? On se contente de les enfermer, de les contenir. Jung va les écouter.
En ce début de siècle, Freud est ostracisé, il sent le souffre. Son nom est banni des congrès de psychiatrie. Mais c’est surtout la vieille garde qu’il bouscule. La nouvelle génération, dont Jung fait partie, profite à plein des fenêtre ouvertes sur l’inconscient et les rêves par le grand Sigmund. Jung s’enthousiasme pour ses avancées dans la compréhension des névroses. Au risque de sa propre carrière, il ose rappeler tout ce que les traitements de la folie doivent désormais à la révolution freudienne, à la puissance de sa vision. Pour lui, Freud est un phare, un aîné. Respect ! Et cependant, entre le jeune psychiatre tourné vers la spiritualité, et le savant qui théorise le «tout est sexuel», l’incompréhension ne tardera pas.
Jung raconte sa rencontre avec Freud dans son autobiographie "Ma vie" Souvenirs, rêves et pensées. Leur première rencontre dure treize heures. « Nous parlâmes pour ainsi dire sans arrêt », raconte Jung, « je le trouvai extraordinairement intelligent, pénétrant, remarquable à tout points de vue ». Déjà, la théorie sexuelle que développe Freud avec enthousiasme fait tiquer le jeune psychiatre, mais il n’a « pas assez d’expérience pour justifier [ses] objections » face au grand homme.
Quelques années plus tard, Freud l’attrape par le bras «Mon cher Jung, promettez-moi de ne jamais abandonner la théorie sexuelle. Nous devons en faire un dogme, un bastion inébranlable!» Jung, qui s’y connaît, y voit une volonté de puissance, le projet de construire une «église». Le malentendu est là, et le fossé ne cessera de grandir.
