Jeu d'échecs, jeu de go
Comparer ces jeux de stratégies emblématiques permet de tirer certaines leçons sur la conduite en situation de confrontation (négociation, conflits, compétition). Et même d'interpréter la situation politique.
Dans le cas du jeu d'échecs, nous avons au début de la partie deux armées en ordre de bataille, disposées l'une en face de l'autre sur un espace (l'échiquier) relativement restreint. Les pions (l'infanterie) avancent toujours vers le camp adverse. Les pièces ayant chacune des compétences différentes, elles doivent coordonner leur action pour atteindre une harmonie dans l'action (synergie). A cette condition elles peuvent pénétrer le camp adverse et prendre un avantage.
Aux échecs, il s'agit de tuer - échec et mat, shah mat, "le roi est mort", en persan. Bien que le jeu soit originaire d'Inde, arrivé en Occident au moyen-âge, il est devenu le modèle d'un type d'affrontement classique. La bataille échiquéenne renvoie dans l'imaginaire à la bataille napoléonienne (quoique Bonaparte ait été un piètre joueur d'échecs...). Austerlitz, en un mot. Capacité de concevoir, dans une configuration donnée, un plan stratégique audacieux (inattendu pour l'adversaire). Utilisation maximale des forces disponibles, pourtant inférieures numériquement (économie). Exploitation de la surprise et anticipation des réactions adverses (timing). La dynamique l'emporte sur l'arithmétique.
Au jeu de go, l'espace de jeu initial est vaste et vide. Le go ban est un plateau qu'il s'agit d'investir avec des pions (pierres) qui, posées les unes après les autres, composent une position. C'est un jeu territorial. Il s'agit de prendre de l'influence sur des territoires, de construire une position supérieure, en visant le long terme. Posant une pierre, chaque joueur doit à la fois tenir compte de l'adversaire, qui cherche à l'envelopper, donc le gêner, le contraindre, et lui-même préserver ses options pour les coups suivants. Le go est moins un jeu d'encerclement qu'un jeu où il s'agit pour chaque joueur de conquérir et préserver le maximum d'espace de liberté.
"Quand un adversaire vous enveloppe, ne faites pas front... Jouez ailleurs", disait Mao Zedong.
Le jeu de go favorise ces "échappées stratégiques", ces mouvements subtils, les prises de positions énigmatiques qui ne révèlent leur puissance qu'à long terme. On pose l'air de rien une pierre derrière les lignes adverses... et quelques coups plus tard, ce point d'appui en territoire ennemi devient décisif.
Aux échecs, jeu plus direct, il importe de tenir le centre de l'échiquier.
C'est le propre d'un jeu dynamique. Car une pièce centralisée aura la
capacité à se rendre plus vite qu'une autre sur une aile ou l'autre de
l'échiquier. Plus polyvalente et mobile, elle est donc plus menaçante.
Influence
centrifuge.
Aux jeu de go, il importe de "viser large et de jouer serré". Au fur et à mesure, des connections apparaissent entre les pierres, un réseau d'influence. Chaque nouvelle pierre posée prend sens dans le dessein stratégique, le plan général. Qui tient les bords domine, car il peut aisément lancer des mouvements d'encerclement.. Influence centripète.
Une petite analogie récente ? Le mouvement politique de Ségolène Royal vers le centre, l'espace centriste constitué par l'électorat de François Bayrou. En investissant très vite et très directement cette zone, elle a intelligemment occupé le terrain. Ici, c'est la rapidité du mouvement, son caractère inattendu (l'alliance avec le centre est, ou était, un tabou dans le camp socialiste) qui sont remarquables. Aujourd'hui une connection inattendue apparaît entre les stratégies de la gauche et du centre, dans ce qui ressemble à une tentative d'encerclement du camp UMP... Après tout, la dame n'est pas une pièce négligeable.
Nicolas Sarkozy s'en tient lui à une stratégie plus classique, et mise sur un travail de sape pour "retourner" les points faibles du centriste Bayrou (les élus UDF) et les gagner à sa personne. La politique aussi est un jeu de stratégie.
