Je me souviens du choc à ma première lecture de 1984, le roman de Georges Orwell. C'était il y a longtemps, j'avais fait l'effort de le lire en anglais, et plusieurs idées du livre m'ont durablement marqué. Ainsi, la manière dont il montre que le contrôle du langage est le moyen de contrôler les idées (le principe de la novlangue). Ou cette scène d'ouverture, dans laquelle le héros Winston parvient à se soustraire à la surveillance du telescreen et décide de se mettre à écrire, ce qui est alors l'acte de résistance suprême.
J'avais en tête qu'Orwell était un anticommuniste primaire, voire une sorte de fanatique. Et je tombe sur l'essai de Simon Leys, "Orwell ou l'horreur de la politique" (chez Plon) qui nuance sacrément ce jugement en s'attachant à comprendre l'homme. Un petit essai magnifique, écrit dans une langue claire et simple comme le cristal, comme toujours avec Leys, ce grand styliste qui n'en a pas l'air. Par petites touches, il raconte le parcours d'Orwell, sa profonde aversion pour le système anglais des castes, sa guerre d'Espagne, et comment il fût pr"cocément traumatisé par quelques années d'internat - qui lui serviront pour composer le système totalitaire de 1984... D'Orwell, ce fanatique de vérité, il écrit: "A la différence des spécialistes brevetés, il voyait l'évidence; à la différence des politiciens astucieux et des intellectuels dans le vent, il n'avait pas peur de la nommer; et à la différence des politologues et des sociologues, il savait l'épeler dans un langage intelligible."