Il y a quelques jours, Emmanuel Vivier m'annonce qu'il m'envoie un livre à chroniquer, si je le souhaite, pour une opération de buzz marketing menée par son agence. Il s'agit de "J'aime ma boîte, elle non plus", de Patrick Levy-Waitz et Yves Messarovich (Hachette Littératures). Le premier est un spécialiste du changement au sein d'Altedia et le second un journaliste économique bien connu du Figaro. Le livre m'est finalement arrivé avec un mot des auteurs, ce qui a flatté mon narcissisme, et rappelé le temps où j'étais journaliste dans un grand magazine et sollicité par les services de presse. Tiens, au fait, je tiendrais volontiers une chronique dans un magazine ou un quotidien, généraliste ou spécialisée. Si un patron de presse passe par là...
Bref, passons au livre.
"Les cadres n'en peuvent plus", écrivent les auteurs. Ils ont l'impression de "pousser vainement une sorte de rocher de Sisyphe". Et, d'entrée, leur livre nous plonge brutalement dans une description quasi apocalyptique du monde de l'entreprise, devenue une "tour de Babel où chacun s'exprime mais où ne l'on s'entend pas toujours".
L'époque est dure. D'autres l'ont déjà dit, par exemple François Dupuy, dans "La fatigue des élites" dont j'ai parlé récemment. L'originalité de YM et PLW est de livrer au fil des pages une belle brassée d'anecdotes sur les coulisses pas toujours roses des (grandes) entreprises, sur les cadres éjectés du jour au lendemain, soumis aux diktats de l'actionnaire et aux humeurs changeantes de leurs patrons caractériels, en permanence sous perfusion de leur Blackberry qui les retient comme un "cordon informatico-ombilical", bombardés d'informations, sommés d'être "transparents", de susciter la réflexion collégiale tout en faisant preuve d'initiative individuelle, de trouver leur place dans des organisations matricielles aux contours mouvants, quand ils ne passent pas l'essentiel de leur temps dans des avions, à courir d'une réunion à l'autre au quatre coins du monde dans ce que les auteurs nomment joliment le "syndrome du hamster". Vous savez, celui qui tourne sans fin dans sa roue...
Voilà de quoi composer un "cocktail explosif : un nouveau monde du travail plus violent, plus pressé, plus transparent, plus complexe et plus anxiogène".
PLW et YM dessinent une large vue d'ensemble de la complexité économique contemporaine. La dictature de la finance ("Il faut que ça crache!", disait Noël Goutard, ex-pdg de Valeo), les organisations matricielles, performantes, mais "source de multiples dysfonctionnements: concurrence, divergence d'intérêts, jeux de pouvoir, perte de contact avec l'intérêt supérieur". Difficile pour les cadres de conserver leur motivation, et leur énergie, face à la précarisation, au manque de reconnaissance, et aux injonctions paradoxales. Dans le même temps le monde économique rate de belles occasions de se mettre en phase avec la société : l'aménagement du temps de travail, la responsabilisation des femmes et la question des seniors sont quelques échecs retentissants.
Et alors, me direz-vous, face à ce chaos, comment se positionner ? Comment manager ? Eh bien, nos auteurs nous mettent en garde contre la "fable du leader solitaire, héroïque et messianique". Les dirigeants vont de voir se faire les "pédagogues de la métamorphose permanente", ce qui sera pour eux une "révolution culturelle". Et de proposer comme modèle possible, par exemple, un Carlos Goshn, capable de faire passer un message clair et de faire partager une vision (au Japon, en tout cas !).
Dans ce nouveau paysage, chacun devra apprendre à ajuster ses objectifs et ses demandes, dans un processus "bottom-up", comme disent les Anglo-Saxons, c'est-à-dire une remise en cause venue des équipes opérationnelles - pour que la direction de l'entreprise ne soit pas guidée par les seules injonctions de quelques analystes financiers déconnectés de la réalité.
En somme, concluent-ils, il y a urgence à envisager l'entreprise sous le prisme des hommes et des femmes qui la composent, et qui sont, au fond, sa seule richesse. Si PLW et YM prennent acte de la distance (et parfois du divorce) entre les cadres et leur entreprise, ils plaident au fond pour une "troisième voie", qui ferait la part belle à l'intelligence relationnelle, pour faire du management une "chorégraphie". Chacun sait que le chemin ne sera pas pavé de roses, mais c'est un joli programme.
