C’est une myopie commune qui fait loucher beaucoup de coaches, et partant, nombre de leurs clients, sur un légendaire et mystérieux « Objectif »
Je lisais récemment sous la plume d’un confrère très sûr de lui que, pour sa part, il ne pouvait concevoir le coaching comme quelque chose de sérieux si n’était défini, avec son client, en ouverture de séance, un Objectif. Grand bien lui fasse, me dis-je in petto. Mais au juste, quelle religion étrange est donc celle-ci, qui consiste à assigner d’emblée, un terme « idéal » à un travail, avant même qu’il ait commencé ? A quoi renvoie donc le fait de prévoir cette sorte de « garde-fou » au début de l’entretien ?
Car l’Objectif, tout comme l’objectivité, est un mythe -- au même titre que le Monstre du Loch Ness ou le Triangle des Bermudes. Les journalistes le savent : quelque soit leur souci d’objectivité dans l’exposé des faits, la pureté de l'intention reste un horizon théorique, un point aveugle. Dans le Réel, c’est un Sujet qui parle. Qui se coltine l’imperfection du langage (pour ne parler que de cette imperfection-là).
Règle numéro un : le subjectif l’emporte toujours.
Régle numéro deux : le coaching n’a pas d’objectif, mais un objet.
J’entend bien que certains coaches soient tentés d’ériger des barrières pour éviter que ne vienne sur la table, par malheur, quelque chose qui sortirait de la routine – et devant quoi ils resteraient coi. Mais la méthode de coaching qui consiste à demander de but en blanc à un client « quel est votre objectif ? » est en soi une aporie. S’il le savait, il n’aurait pas besoin d’un coach et ne se serait pas déplacé pour en causer !
Dans le meilleur des cas, notre client a une demande. C’est autre chose.
L’Objectif fait partie de ces supposées évidences qui ne sont jamais interrogées. Et qui finissent par boucher l’horizon.
Or ce sont justement ces évidences, devenues invisibles à force d’évidence, qu’il peut être utile d’interroger, ensemble, dans un travail de coaching.
PS : j'en profitre pour faire le lien avec la démarche du philosophe François Jullien, dont je recommande le dernier ouvrage. Sinologue émérite, Jullien interroge inlassablement nos certitudes occidentales à la lumière de la pensée taoïste, dont on sait qu'elle est plus processive que procédurale (or l’Objectif relève de la procédure).
Sous cet éclairage, on découvre combien nos points de vue sont façonnés par certains présupposés culturels tellement consensuels qu’on les croit faire partie du paysage depuis toujours. Mais non : on peut les interroger. Et, pour le temps d'un coaching, laisser l'Objectif de côté. Il ne s'en portera que mieux, l'animal. Quelle liberté !
