L’autorité d’une personne, selon l’une des définitions que je pratique, est composée de l’ensemble des décisions que la personne peut et doit prendre.
« J’ai
autorité pour prendre cette décision »,
ou au contraire, « cette décision
n’est pas de mon autorité. »
Dans cette définition, j’aime la double composante « peut » et « doit ». Un peu comme le
vote est un droit mais aussi un devoir, en matière de démocratie. (Il est
entendu que les entreprises ne sont pas des institutions démocratiques, à
l’exception des SCOOP).
Donc l’autorité comporte le devoir de prendre des décisions,
et il arrive que les décisions à prendre ne soient guère agréables. Dans les
entreprises qui se modernisent, changent de métier, ou de marché, ou simplement
intègrent de nouveaux moyens de production, il peut s’agir de décider de
l’avenir de personnes qui sont dans la maison depuis longtemps, et l’ont été
loyalement, mais ne montrent pas de capacité ou d’entrain à assimiler les
changements.
Le trop rare* décideur soucieux de l’impact social de ses
décisions se retrouve parfois bloqué dans une non-décision, se refusant à
brutaliser le salarié par un changement trop ample, voire une séparation, même
amiable. Faute de décider, on peut laisser une situation s’enkyster dans
l’inefficacité, voir le dysfonctionnement, au point que ça peut devenir
dommageable à l’équipe, à l’entreprise, et donc par ricochet à la personne
qu’on cherchait à ménager.
Ce qui manque parfois au décideur en question, c’est une
approche pour ré-ouvrir les options, pour sortir du soit-soit (soit
l’immobilisme, soit la brutalité).
Mais examinons tout d’abord ce qui fait obligation de prendre une décision et ce qui l’autorise, y compris au niveau social et humaniste, sans pour le moment préjuger de la nature de la décision.
L’obligation vient du contrat que le manager a passé avec son entreprise, ainsi
que du contrat qu’il a passé avec ses autres collaborateurs. Avec l’entreprise,
il s’est engagé au minimum à ne pas nuire, afin de permettre à l’entreprise de
continuer de fonctionner. Je n’évoque pas ici la prétendue obligation de
maximiser l’efficacité, voire les profits de l’entreprise, à mon avis cette
obligation n’existe pas, même si l’attente existe. Je parle ici de l’engagement
à ne pas saboter le fonctionnement de l’entreprise. Cet engagement existe. Et
il appartient au manager de discerner à partir que quel moment l’absence de
décision risque de créer des dommages à l’ensemble. Une personne mal dans son
job, ou qui sent tout changer autour d’elle sans pouvoir ou vouloir s’y adapter
est progressivement atteinte de stress et nous savons que les mécanismes de
réaction au stress peuvent provoquer des conflits, ou tout au moins des
difficultés de communication, voire essaimer, atteindre les collègues. C’est là
que le contrat passé avec
les autres collaborateurs entre en jeu. Le manager qui endosse la
responsabilité hiérarchique de plusieurs collaborateur s’engage vis à vis d’eux
à les mettre dans des conditions leur permettant d’honorer le contrat qu’ils
ont passé eux aussi avec l’entreprise, à concurrence de son périmètre
d’autorité. Le manager A qui supervise
B, C et D est engagé par le quasi-contrat inhérent à toute subordination** à
assurer au minimum que ni B ni C ne gènent D dans la réalisation de son contrat
avec l’entreprise. Si C devient source de problèmes relationnels parce que ses
compétences sont devenues obsolètes, alors A se trouve dans l’obligation
contractuelle de s’occuper du problème. La solution ne réside peut-être pas
seulement dans le périmètre d’autorité de A, car le reclassement en interne
peut nécessiter un aménagement de poste dans un autre service que celui de A,
mais la responsabilité de signaler le problème au bon niveau appartient à A, en
respect de ses engagements vis à vis de ses autres collaborateurs. Voilà pour
la double obligation de prendre une décision, même difficile.
Quant à la permission humaniste de s’occuper du problème,
elle prend racine à mon avis dans le fait qu’il est fondamentalement sain et
bénéfique de chercher à faire les choses efficacement, au travail comme
ailleurs, même si parfois le fruit de l’efficacité n’est pas réinvesti
sainement***. L’échelle à laquelle on va considérer l’efficacité doit être aussi
large que possible, pour éviter les pseudo-améliorations locales qui en réalité
dégradent la performance de l’ensemble. On prendra l’échelle de la fonction à
remplir (le job qui a changé et pour lequel monsieur ou madame C ne suit plus)
, l’échelle de l’équipe (les autres fonctions et personnes en relation avec C),
l’échelle de l’entreprise (la place de ces relations dans la réalisation de la
mission de l’entreprise) , voire même au delà, la valeur que peut avoir pour la
société une réalisation efficace de la mission de l’entreprise. A ce stade, je
souhaite insister sur le fait que ce raisonnement vaut pour tout type
d’organisation, institution, association, même dans les systèmes non lucratifs,
car il ne s’agit pas d’argent, mais des engagements pris par un responsable
lorsqu’il endosse un rôle d’autorité. Dans une association, le président, qui
s’est donc présenté et a été élu détient l’autorité pour faire fonctionner
l’association et à ce titre accepte aussi l’obligation de s’occuper de membres actifs,
qui, incapables ou non désireux de s’adapter à une évolution majeure de
l’association, nuiraient à la réalisation de sa mission. Il pourra s’appuyer
sur la collégialité du conseil d’administration, et des protocoles de décision
prévus aux statuts, mais il ne peut se soustraire à l’obligation de s’y
intéresser.
Si en outre la perte d’efficacité se double d’une souffrance
humaine, ce qui est relativement fréquent pour les personnes qui sont mal dans
leur job, le manager est doublement « autorisé » à prendre une décision.
Une fois l’obligation et la permission établies, nous
pouvons envisager plusieurs axes de réflexion pour développer des issues au
dilemme « immobilisme /
brutalité ».
La suite dans la prochaine note !
* Pas si rare que cela, en fait, mais on entend beaucoup moins parler, de nos jours, des décideurs encombrés de leurs scrupules sociaux que des décideurs aveugles, voire harcelants.
** Le quasi-contrat qui lie le supérieur hiérarchique à son
subordonné, et vice versa, est présenté en détail dans mon livre « développez votre autorité de manager », chapitre 1. (en vente ci-contre !)
*** Je pense ici non seulement à la logique des profits parfois trop copieux remontés vers d'éventuels actionnaires, mais aussi à la variété des mésusages du temps libre que l'homme peut faire.



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