Une déambulation signée Isabelle Harlé, un texte méditatif et questionnant issu de son dernier séjour en bretagne.
Crédit photos : Ariel Waksman
Ce matin le port est embrumé. Nous ne naviguerons pas, la rade est encore trop inconnue pour nous, pas encore un coin où on pourrait viser d’une balise à l’autre sans voir la suivante. Un temps par lequel on ne sort pas, mais un temps qui, s’il vous prend en mer, comporte ses charmes, sa magie. Le seul élément repère est la surface de l’eau, généralement calme, ou simple résidu de houle, on voit rarement la brune tenir par grand vent.
L’ouïe prend une nouvelle importance, l’écoute du silence est précieuse pour « voir » venir les autres bateaux, ou approcher les balises sifflantes. C’est déroutant, cette soudaine prépondérance d’un sens habituellement secondaire à bord. On peut naviguer sourd, sauf par temps de brume.
Les patrons de pêche, autrefois, devaient choisir entre rester au port et perdre une journée de travail, et sortir et risquer une collision pour aller au large travailler. Difficile décision à prendre, mais pain quotidien de ce métier, sortir en mer ou pas ? Brume, avis de coup de vent, équipage réduit ou affaibli ? Même point de passage obligé : définir où est la frontière des risques ce jour-là.
Combien de fois un patron d’entreprise se trouve t’il dans la brume ?
Il est fini le temps où l’on pouvait rester au port lorsque la visibilité de navigation était insuffisante. A t’il jamais existé, ce temps, d’ailleurs. Ou bien est-ce une illusion ? Les entreprises qui restent au port risquent de perdre le marché, de voir se détourner leurs clients.
Et celles qui sont en mer, navigant leur bonhomme de chemin, mais voient progressivement la brume s'épaissir de toute part ? Le comportement des clients change, les technologies apportent de nouvelles solutions, les concurrents prennent des options stratégiques, investissent ou désinvestissent des pans d’activité, sans qu’on sache si l’un ou l’autre changement contient en lui-même les éléments d’une nouvelle équation économique.
Je me suis trouvée un jour ainsi enveloppée de brume, la proximité immédiate de la côte rendant la situation intéressante, sinon sérieuse. Vint un moment où, ne sachant plus avec suffisamment de certitude où je me trouvais, parce que la visibilité réduite à 30 m ne permettait pas d’identifier une perche nord, malgré l’aide précieuse du GPS et alors que mon sondeur m’en confirmait la proximité probable, j’ai pris l’option de jeter l’ancre, comme ça, au milieu de rien, au milieu d’un univers de ouate silencieuse. M’arrêter plutôt que prendre le risque d’avancer dans une direction à risque, m’arrêter plutôt que prendre une direction plus sûre, vers le large à 90 degrés du cap visé, mais à la rencontre d’autres risques comme celui de croiser une route fréquentée, m’arrêter plutôt que laisser monter un stress dans une journée qui se voulait détente.
Arrêt moteur. Le silence monte. Un autre stress pointe son nez : un navire faisant route nous verrait-il à temps pour se dérouter ? La corne de brume est-elle à portée de main ? L’équipage souhaite se baigner, pas de raison que la journée détente ne comporte pas de baignade, et c’est justement pour préserver la dimension détente que j’ai opté pour l’arrêt sur place. Consigne de sécurité : ne pas s’éloigner à plus de quelques brasses. Contrat de réactivité : prêts à remonter à bord au premier signal sans discuter si la situation évolue.
Pour une entreprise qui se retrouverait enveloppée dans le brouillard, jeter l’ancre, c'est-à-dire ne plus prendre aucune option active, équivaudrait à continuer son activité de niche alors que le marché évolue, continuer par exemple à vendre sur support papier une information qui commence à devenir disponible sur le net aux lecteurs les plus agiles.
Et c’est parfois une option sensée. Continuer le papier parce que personne, pour le moment, n’a réussi à rentabiliser l’édition dématérialisée… Garder du capital disponible plutôt qu’investir dans des orientations douteuses. Vivre, plus ou moins confortablement, sur un résidu de business réel, en attendant que la visibilité s’améliore. 
Quel est le niveau d’information juste suffisant qui permettra d’engager des ressources sur les voies d’avenir ?
Quelle est la visibilité qui permettra de repartir ?
Dans l’anecdote citée plus haut, après quelques heures de purée de pois, le voile s’est un peu levé, suffisamment pour dévoiler la fameuse perche, mais dans une autre configuration, on peut imaginer que c’est la marée descendante, qui m’aurait contrainte à reprendre la route, sans amélioration de la visibilité.
La marée est prévisible, l’épuisement des ressources de survie, sur un marché fragilisé par l’évolution du contexte l’est moins. Comment savoir quand le choix de ne pas bouger deviendra intenable ?
Comment passer le message aux équipes que le choix de ne pas bouger est temporaire et sujet à modification à tout moment, si la visibilité s’améliore, si une option stratégique est prise ?
Quels membres de l’équipe peuvent être mobilisés à la recherche d’un nouveau modèle économique ?
Dans le pire des cas, si les ressources du marché actuel s’épuisent, sur quelle orientation parierons-nous ?
Quelle hypothèse n’est pas encore suffisamment solide pour qu’on bouge aujourd’hui parce qu’il reste encore de quoi vivre sur ce marché, mais deviendrait « mieux que rien » si le marché s’épuise ?
Et à quel indicateur jugerons-nous que le marché s’épuise, à temps pour pouvoir encore faire quelque chose avant de nous échouer ?
Pendant cette période de visibilité réduite, sur quels capteur inhabituels nous appuierons-nous pour « voir » autrement ?




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